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 récit de mon Grand Raid 2011

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Antoine GUILLON



Messages : 13
Date d'inscription : 02/11/2009
Age : 47

MessageSujet: récit de mon Grand Raid 2011   Ven 4 Nov - 18:39

Hello, voici le récit de la Diagonale 2011.Grand Raid de la Réunion 2011
Se lancer dans la Diagonale des Fous, c’est quitter la quiétude du bord de mer pour atteindre les brumes d’altitude, c’est crapahuter sur des sentiers inouïs, c’est perdre la notion du temps, se retrouver face à soi même, dépouillé de tout superflu, en évoluant à quatre pattes, en s’accrochant aux branches, en puisant en soi les ressources profondes physiques et mentales, qui font de nous des êtres prêts à vivre cette aventure extraordinaire.
162 km et 9 650 m+ d’une traversée aux paysages variés et surprenants, regroupant autant de participants que d’occasions de s’émerveiller. Le Grand Raid de la Réunion, c’est aussi la fête de l’île, un évènement attendu qui réunit la foule durant une semaine de folie. L’ambiance rendue par les Réunionnais est énorme, aussi généreuse que leur volcan est puissant, aussi spontanée qu’une éruption.
Que de partage, que d’énergie transmise pour nous pousser de Cap Méchant à la Redoute ! C’est bien sous le signe du partage que j’ai vécu cette édition 2011.
Retour à Saint Philippe le 13 octobre 2011 à 21h30 :
Regroupés dans le stade en fête, les 2 400 raideurs attendent que s’égrainent les 30 dernières minutes, ultimes instants pour chasser la pression et trouver la concentration nécessaire à un départ serein.
Toute la préparation est derrière moi, je n’ai plus qu’à profiter du moment présent. Je retrouve les organisateurs, m’enquérant de la décision finale quant à notre passage dans la forêt de Bélouve. Retrouvailles joyeuses, promesses d’arriver au bout de la Diagonale. L’espace d’un instant, j’entrevois St Denis et son « stade de la délivrance » situé à 24h d’où je suis, mais je ferme aussitôt l’accès de cette image à mon esprit, pour ne pas visualiser la dimension du parcours. Sur le même principe, toute pensée négative sera bloquée. C’est du tri sélectif, aussi simple et efficace que de ne pas aller chez Mac Do.
Les têtes se tournent souvent vers le ciel partiellement étoilé, alors que les prévisions s’annonçaient très pessimistes. Même la lune quasi pleine nous appelle à l’observer de plus près en haut du volcan. Nous ne demandons plus qu’à être libérés pour la rejoindre.
Les nombreux journalistes aimeraient savoir si cette année sera la bonne pour moi, m’informant que beaucoup de monde parie sur ma victoire. Je ne peux pas ne pas y croire un peu, bien sûr, mais ce serait mal connaître les forces en présence. Un jour viendra, cette année ou une autre, mais l’essentiel est ailleurs, dans les émotions volcaniques, les découvertes botaniques, les points de vues panoramiques, l’expédition Mafatique, le dépassement physique et l’arrivée magique.
Membre de l’organisation, Denis BOULLÉ, nous invite à nous approcher de l’arche de départ. C’est la bousculade, et je me retrouve coincé contre les barrières métalliques. Ça craint un max, car si ça part, c’est l’accident en masse. Les organisateurs, aidés de bénévoles, essaient de couvrir de leurs cris d’avertissement, le vacarme de la foule excitée qui demande le coup d’envoi. C’est dingue ! J’essaie de contourner les barrières en forçant, entendant le craquement de mes bouteilles de boisson énergétique tant je suis comprimé. Elles résistent, à mon grand soulagement, tandis que ma première victoire est de m’extirper entier de cet étau humain surexcité.
Ça va péter, c’est sûr, et les barrières sont toujours en place. Je me décale le plus possible vers le centre, pour viser la sortie étroite, et c’est dans ces conditions que retentit le coup de feu.
Je bondis immédiatement pour prendre le virage à angle droit, évitant la bousculade, heureux de m’en tirer à si bon compte !
J’ai beau la connaître, l’ambiance réunionnaise est vraiment incroyable. Une haie humaine sur des centaines de mètres nous encourage, crie, souffle dans les cornes de brume, applaudit, et nous fait comprendre, au cas où on ne l’aurait pas réalisé, que nous allons vivre avec eux quelque chose d’énorme.
C’est à 16 km/h que le peloton de tête avale la route goudronnée, avant d’entrer dans le chemin de Mare-Longue. La pente s’élève, le rythme se cale, et l’excitation diminue tandis que nous laissons derrière nous les lumières de la ville. Une dizaine de coureurs me précèdent, avec entre autres Julien CHORIER, Freddy THÉVENIN et Pascal BLANC. Je me trouve plus rapide qu’en 2010, attendant avec impatience le sentier du volcan, pour connaître véritablement ma forme physique, savoir si j’ai bien récupéré de l’UTMB couru six semaines auparavant.
Avant de mouiller les deux tee-shirts, j’enlève celui de l’organisation, aidé de Didier MUSSARD, qui me propose gentiment de porter mon sac pendant l’opération, tout en courant. Il me rend l’appareil, je lui rends la pareille, ce qui, en plus d’être un geste de courtoisie, nous permet d’avancer sans perdre de temps. Cette notion assez récente en ultra, conduit ceux qui convoitent un podium, à mettre en place divers procédés d’optimisation : échanges de sacs ou bidons sur les ravitos, recherche d’un matos léger, lecture appliquée du terrain pour trouver la meilleure trajectoire, relance immédiate dès que le profil le permet…
Pour l’instant, ça trace sur la piste 4x4 qui grimpe en douceur, ce qui nous rapproche du poste situé au 15e km.
J’y arrive en 1h18’, me dirigeant vers Anne-Marie NÉDELLEC qui ravitaille notre équipe Lafuma et quelques copains. Sur la table, je vois que la place est vide derrière l’étiquette Pascal BLANC, alors que restent les sacs de Lionel TRIVEL, Hervé GIRAUD-SAUVEUR, Karine HERRY et le mien. Je troque mes deux petites bouteilles vides contre deux pleines, et pars en courant, tout en rangeant barre et gel dans le filet zippé.
Accompagné de Michel LANNE, avec qui j’avais eu l’occasion de courir les trois quarts du trail de la Sainte Victoire 2011, j’attaque le sentier du volcan. Le Grand Raid lé la !
Frontale RXP en mode intermédiaire, je trottine quelques mètres par ci par là, mais avec vigilance, évitant trous et racines glissantes. Les 300 mm d’eau tombés dans les dernières 72 heures vont corser cette édition ! Je cadence bien, doublant quelques coureurs, trouvant les bons appuis, enjambant les plus gros obstacles aisément. Waouh, je tiens une sacrée pêche ! Je suis plus rapide que sur les 4 GRR précédents, sans aucun doute. Michel me suit, collé par un Wilfrid OULEDI assez euphorique. Devant, il n’y a probablement plus que 5 trailers.
La fraîcheur nous enveloppe à mesure que nous approchons du volcan, ce qui semble contradictoire, mais cette année il nous boude, gardant ses éruptions bien au chaud. Je relève mes manchettes, mais le tee-shirt mouillé me fait craindre d’attraper froid au ventre. Je renfile celui du Grand Raid par-dessus, et retrouve rapidement un peu de chaleur. Wilfrid finit par s’échapper alors que nous sortons du bois. La pente s’adoucit, je cours aussitôt. Il ne faut pas traîner ici, car le vent nous gèle désagréablement. A plus de 2 000 m d’altitude, cela n’a rien d’étonnant. Je me couvre d’une troisième couche, avec mon coupe vent déperlant, et cette fois je me sens très bien, excepté mes doigts engourdis.
Michel à mes côtés, nous passons Foc-Foc en vitesse, et nous nous partageons la tâche de trouver le balisage sur ce plateau lunaire. Il faut être attentif, d’autant que notre rythme est assez soutenu. Pour une fois, j’aperçois les lumières du poste du volcan sans m’être égaré. 3h55’, 6e, c’est extra, sans avoir l’impression de forcer l’allure. Le travail de vitesse en côte notamment, réalisé depuis le printemps, m’a bien rendu service. Jean-Claude BANFI, mon récent coach, doit être ravi.
Ravito express, toujours suivi de Michel, je passe Wilfrid qui se ravitaille encore. Je m’applique sur le sentier devenu technique, à garder une bonne vitesse jusqu’à l’Oratoire Sainte Thérèse. Le temps se maintient, avec un ciel moyennement étoilé, et la lune qui joue à cache-cache. Nous parlons souvent du sentier de Bélouve, qui sera bientôt le point du parcours le plus délicat.
Pour l’heure, le sol est sec. Peu de frontales percent la nuit en contrebas, laissant supposer que nous distançons nos poursuivants. Je me force à boire régulièrement pour rester sur la base d’un demi- litre par heure, afin de prolonger au maximum l’intensité actuelle. Le froid a tendance à tromper la sensation de soif. L’ultra demande beaucoup de vigilance.
À présent que je franchis le sommet, scruter le terrain requiert toute mon attention. Je règle la puissance de la lampe au maximum et me laisse entraîner par la pente, à la recherche de l’économie du geste. Piégeuse, truffée de pierres aux arêtes vives, la surface volcanique ne laisse aucun répit. C’est un slalom continu entre les buissons ras, à la recherche de la meilleure pose de pied.
Lionel TRIVEL nous rejoint, après avoir pointé deux minutes derrière nous au volcan. Quel plaisir de retrouver un ami dans l’aventure. 2e de la TDS en août, il semble en grande forme, et je le sais très pointu dans son analyse du parcours. C’est une chance de cheminer ensemble.
C’est donc à 3 maintenant, que nous dévalons jusqu’au Piton Textor. Anne et mes enfants nous y ravitaillent en quelques secondes. Ils nous apprennent que Julien, Pascal et Freddy sont à 20’, suivis de Didier à quelques minutes devant nous. Sans précipitation, je prends la tête du trio, pour imprimer une cadence plus rapide sur la partie alpage de ce raid, qui nous entraînera sur la route de Mare à Boue. Speedtrail aux pieds, je peux me permettre de grandes foulées sur ce sol humide, bénéficiant d’une accroche parfaite. J’évite le freinage sur les talons, qui conduit à bien des dérapages.
J’aperçois la frontale de Didier, quelques virages plus loin, ondulant au gré des vagues du terrain. J’ai légèrement distancé mes deux acolytes lorsque je rejoins l’espoir réunionnais. Il attendait le retour d’un coureur pour faire route ensemble. Je trouve ça sympa, content que ça tombe sur moi, d’autant que j’ai pris plaisir à cheminer avec lui quelques heures plus tôt. Nous échangeons un peu nos impressions de début de course, parlons de nos stratégies qui s’avèrent identiques ! Lionel et Michel arrivent à notre hauteur. Décidément, nous semblons partis pour courir longtemps ensemble, impression renforcée par les mines détendues que nous affichons. Ça sent la gestion de course…
Pointage sur la route oblige, nous engageons notre petit train dans la direction de Mare à Boue, pour quelques km de route. Didier joue le rôle de la locomotive. Il a dû bouffer de la lave, car la chaudière crache le feu, et les trois petits wagons le suivent en cahotant. Ça va vite, mais il n’est pas désagréable de rencontrer un sol stable sous la semelle.
Un espace ravitaillement, installé à deux km de celui officiel de Mare à Boue, me permet de retrouver Anne. Je marque la pause à peine une minute, le temps d’échanger les bouteilles et nos impressions, tandis que mes trois compères continuent sur leur lancée.
200 m en retrait, je reprends les rails, fendant la nuit toute frontale éteinte, me suffisant des rayons de la lune, avec en point de mire les fines silhouettes de mes amis se découpant dans les phares d’une moto du suivi radio. Comme ils vont vite ! Je vais pourtant au même rythme, mais je n’ai pas cette sensation de rapidité.
Mare à Boue, 50 km, 5h49’, je pointe et ne marque pas l’arrêt, à la surprise des journalistes qui courent à côté de moi pour m’interroger sur cette première partie nocturne. La forme est bonne, excellente même, et je suis pressé de découvrir le fameux bourbier de Bélouve, la forêt humide.
Je passe à côté de Didier qui se ravitaille encore, alors que Michel et Lionel m’emboîtent le pas. Nous sommes de nouveau 4 quand nous entrons dans le petit sentier étouffé par la végétation. J’espère tirer avantage de mes 52 kg dans cette partie, et réduire l’écart avec le trio de tête. À l’image des trails sur neige où je m’envole dès que la poudreuse se fait plus profonde, je me régale d’avance.
C’est donc détendu que je fais mes premiers pas dans la boue. Au début, c’est toujours la recherche du terrain le plus propre, et la satisfaction d’allonger la foulée de vingt centimètres pour éviter de se mouiller, tandis qu’on entend derrière soi un petit « splatch », suivi d’un juron. Puis vient le premier « sproutchh », bien plus grave que le splatch, accompagné d’un gros rire d’en arrière. Pas drôle, d’autant que mes Speedtrail sont passées du rouge au noir, couleur maintenant assortie à mes chaussettes !
Ça se complique. Tout en menant le petit groupe, je m’amuse à suivre des yeux les traces de nos prédécesseurs. Ha la belle glissade, et là le trou boueux… L’ambiance est cool, nous prenons cela à la rigolade. J’évite de moins en moins les zones molles, car c’est usant de bondir à droite et à gauche. Bientôt, je m’enfonce jusqu’au genou. Je me contenterais bien d’un sproutchh finalement.
Didier ne manque pas de vocabulaire pour exprimer la cause du changement de teinte de ses chaussures. Lui qui s’entraîne souvent ici, nous le charrions un peu. C’est sa femme qui doit être contente quand il revient de sa sortie !
Moins attentif, mon pied gauche disparaît dans les profondeurs gluantes de cette forêt primaire. Emporté dans mon élan, j’en ressors sans ma chaussure, et pose un peu plus loin mon pied dans la fange. Beurk !! C’est bon pour la peau paraît-il. C’est en tout cas ce que je lance tout haut, ce qui fait rire l’assemblée un poil concentrée. Je récupère mon attirail, et remets en force autant de boue que de pied à l’intérieur. La délicatesse n’est plus de mise. A chaque foulée, la boue ressort avec un drôle de bruit de succion par le trou situé sur le dessus de l’avant pied, consécutif au bisou violent d’une racine. Ça me rappelle la chaussure pleine de chewing-gum de De Funès, dans Rabbi Jacob.
Je laisse de l’énergie dans ce sous-bois. Ça devient évident dès que nous courons sur des parties stables. Musculairement, quelques dizaines de mètres sont nécessaires pour chasser les lourdeurs. Le passage obligé sur la route, durant plus de 2 km, décrasse les pieds, mais les jambes encaissent les ondes de choc, et à choisir, je préfère la boue.
Nous y retournons pour un dernier round. Ma concentration ne m’empêche pas d’admirer d’énormes fougères arborescentes, dont les panaches de feuilles élégantes se découpent sur le ciel annonciateur d’aurore. Doucement, la nature s’éveille. Les oiseaux chantent la nouvelle journée qui va nous occuper, se relayant les refrains. La gamme est complète, pour le plaisir de nos oreilles. Parfois étouffés par l’épaisseur de la végétation, les sons nous parviennent chargés de l’atmosphère tropicale des lieux. Didier y est habitué, mais nous autres métros sommes charmés par cette ambiance matinale. Les pieds dans la boue, la tête aux antipodes, les souvenirs seront gravés dans ma mémoire.
Nous sortons enfin de cette forêt, pour 800 m de route, avant de plonger dans la descente d’Hell Bourg. Me voilà avec 20’ de retard sur mon estimation. Moi qui en comptais 10 d’avance à Mare à Boue, Bélouve aura coûté cher !
Didier mène la descente tranquillement. Je lui demande s’il peut accélérer, car je suis dans un faux rythme, et mes appuis sont mauvais. Il ne demandait que cela. Du coup, nous filons sans retenue, en laissant quelques mètres de sécurité entre nous pour apprécier correctement les obstacles. C’est bien plus confortable musculairement. Très vite, nous atteignons Hell Bourg, où m’attend un ravito assuré par le club Déniv. Michel et Didier tracent tout droit vers le stade où ils se ravitailleront. Lionel emporte son sachet sans marquer d’arrêt. Tant qu’à y être, j’en profite pour remplir mes bouteilles et vider mes déchets dans une poubelle.
Petite pause d’une minute à peine, je cours à nouveau vers le stade, derrière lequel se dresse la paroi verticale du Cap Anglais, dont la cime se perd dans les nuages. Une magnifique ascension de 1500m+ au programme.
Je ne fais que traverser le poste d’Hell Bourg, alors que mes trois compagnons s’affairent sur leur recharge énergétique. Une fois de plus, on peut comprendre la surprise des journalistes qui échafaudent des plans à ma place : Tente –t-il une échappée, ne risque-t-il pas une défaillance, ne grimpera-t-il pas si vite qu’il ne pourra éviter les palles des hélicoptères ?
C’est parti ! Je suis heureux de constater que les jambes répondent à l’effort. Je peux même courir dans la forêt de cryptomerias géants, en visant juste entre les racines. Me voici rejoint. C’est incroyable d’évoluer à 4 depuis si longtemps. Le niveau monte en ultra, c’est indéniable. Le mercure aussi d’ailleurs, tout comme le taux d’humidité. Et pendant ce temps-là, les arbres nous palpent de leurs racines, comme pour décider de notre sort, tombera, tombera pas ?
Nous passons leur examen, et avons droit de nous diriger vers l’étape suivante, la paroi verticale. Comment la décrire ? Disons que lever la tête évite de se la cogner. Je mène toujours le groupe, et constate que les paroles sont rares. Nous produisons un gros effort. Nous sommes au cœur de la difficulté, et le nôtre bat la mesure. Nous nous hissons avec les mains bien souvent. Plus haut, tels des rapaces ayant repéré leur proie, les hélicoptères tournent autour du trio de tête. A vol d’oiseau, nous ne sommes qu’à un kilomètre.
Ça devient franchement dur, et j’éprouve le besoin de manger coup sur coup une banane et un gel, car je sens une baisse de régime, et des fourmillements dans les jambes quand je prends une gorgée de boisson. Pas bon ça, mais je sais quoi faire. Comme une oie ayant fait sa part du boulot, je m’écarte, remplacé par Didier, et je passe en fin de convoi. C’est un vol en perdition soudainement. Je vois filer mes oiseaux à tire d’ailes, tandis que les miennes battent inutilement. Pas la peine de faire l’autruche plus longtemps, il faut que je casse la graine. Je sors le gel de secours du fond de mon sac Ultra trail 3, et l’avale comme un étourneau le ferait d’un ver. Ouf, en quelques minutes, je reprends de l’assurance, et je trottine avec à nouveau de bonnes sensations entre les rochers de cette fin d’ascension.
J’ai pris 4 minutes de retard lorsque je pointe au sommet, entouré de milliers d’arbustes argentés brillant au soleil. Je bois deux verres de coca et mange une banane. J’en emporte une autre que j’avale en courant. J’ai une heure de descente pour combler l’écart. De rocher en rocher, je suis aspiré par cet abysse volcanique, où la végétation fait corps avec le relief vertigineux. De virage en virage je règle mes pas avec ce que la nature a laissé d’espace à l’homme pour y tailler des marches.
Il faut jouer de souplesse. Je titille les limites du raisonnable, m’étant habitué à ce genre d’exercice, et je me sens revenir sur les copains. Ce ne sera pas du luxe de changer de chaussures et chaussettes en bas ! La boue séchée perturbe légèrement les appuis, ce qui peut déclencher une tendinite.
J’arrive au Bloc, sous les acclamations du public réuni sous les grands arbres. Quelle gentillesse, ça fait chaud au cœur. Tout mon corps a chaud, à la réflexion, Cilaos, se situant dans une cuvette. Avec l’impression d’évoluer dans un four solaire, je suis la route en lacets qui m’emmène au stade, où le ravitaillement me tend les bras.
Ce sont ceux de Anne qui s’activent à me présenter tout ce dont j’ai besoin, avec l’aide des enfants et de Christine BRUN, qui de son œil d’ostéopathe avertie, doit lire sur mon corps bien des empreintes Bélouviennes…
Je suis un homme neuf quand je quitte cette assemblée bienfaitrice. Du moins, la carrosserie est plus présentable, et le fou qui est dedans est rechargé autant mentalement qu’énergétiquement. Informé des écarts, je pousse la machine en descendant Bras Rouge, où je rattrape Lionel. Nous ne savons pas si Didier et Michel sont devant. La chaleur est infernale ici. Heureusement, trois filets d’eau coupent le sentier, avec juste la place pour y tremper la casquette. Nous nous aspergeons la tête et le haut du corps, quel bonheur ! Les 200 m de dénivelé qui suivent, nous hissent au pied du Taïbit, où un gros comité d’accueil envahit la route. Michel et Didier s’y ravitaillent !
A partir d’ici, s’accélère la course poursuite vers la tête de course. Pascal BLANC est à 25 minutes. Notre quatuor s’est reformé, animé d’une nouvelle force. Lionel établit un point dénivelé tous les quarts d’heure. J’entraîne le groupe, demandant régulièrement si quelqu’un veut prendre le relais, mais l’allure convient, favorisée par le couvert végétal et la présence d’une brume d’altitude. C’est de bon augure pour la traversée de Mafate. Nous allons pouvoir faire les clowns dans son cirque.
Que de randonneurs baroudent dans ce joyau naturel protégé, pour en admirer les beautés, tout en vivant au travers de l’effort des instants privilégiés, comme nous finalement. Rapidement, nous passons de vallée en sommet, de cirque en cirque, fixant des images incroyables dans nos mémoires de trailers insatiables.
Bustes penchés, comme si le Taïbit imposait une révérence pour franchir son col, nous gravissons les derniers mètres, mains appuyées sur les cuisses. Nous soufflons, nous sommes concentrés, mais rien n’entamera notre volonté. Pas mécontents d’en terminer avec ces 820 m+, toujours à 25’ de Pascal, nous nous engageons dans la descente aussi pentue qu’immédiate. Nous atteignons ici le 100e km. Je suis décidé à ne rien lâcher. La fraîcheur relative, associée à une alimentation régulière, sont les conditions réunies pour performer.
Je constate que le sentier de Marla est aménagé de nouvelles marches bien nettes. Il est globalement plus facile que les années précédentes. 25’ pour y descendre. Après 12h50’ de course, j’apprécie une petite soupe. Nous poursuivons notre périple vers Trois Roches. Des rochers, il y en a bien plus que trois, c’est une véritable carrière cyclopéenne.
Curieusement, aucun d’entre nous n’accuse de coup de moins bien. Je dirais même que ça pète le feu depuis que nous évoluons dans Mafate. En peu de temps nous sommes à Trois Roches. Arrêt symbolique, nous partons sans donner l’impression d’y être passés.
Deux hélicoptères en chasse de la tête de course nous repèrent. Ils réveillent en nous des instincts de prédateurs. Nous accélérons, offrant sans doute un joli ballet aux pilotes, sans jeu de mots (quoique). Didier mène, saute, slalome, connaissant chaque caillou. Il ouvre la voie, volant au dessus des trous. Les virages sont négociés serrés. C’est un vrai bonheur, c’est grisant. Quelle section nous réalisons là !
A Roche Plate, Anne-Marie nous accueille. Une dose de soutien moral, une pincée de glucose, un bol de soupe, une banane locale, la recette fonctionne à merveille. Michel, parti en premier, tente une échappée. L’annonce des écarts stables, et d’un Freddy THÉVENIN moins vif ont suffi à le décider. Cette nouvelle tournure dynamise le groupe. On ne risque pas de s’endormir sur ce raid !
La traversée de Mafate est plus cool depuis 2010, avec moins d’ascension. Ça repose un peu l’organisme, surtout dans de telles conditions météo. Déjà 7 100 m+ et 115 km au compteur. L’important est de ne pas s’emballer dans les replats et descentes. A Ilet Oranger, pas de Michel en vue. Il a pris la poudre d’escampette, mais la course est encore longue, et j’attends mon heure, à Dos d’Âne.
Voir la rivière du fond de vallée et ne pas la suivre, pour grimper dans les parois rocheuses, c’est dur à avaler, mais c’est le plat du jour. Il passe plutôt bien. Je remarque que je bois environ 0,7 litre par heure, bien plus que d’ordinaire, moitié boisson énergétique, moitié eau-coca. Sans doute est-ce lié à notre accélération. Didier nous entraîne vers la Rivière des Galets. Grâce aux relais que nous alternons, il n’y a pas de temps mort et nous espérons remonter au classement.
Nous traversons une première fois la rivière, en marchant sur de gros galets. J’en loupe un, et mets un pied dans l’eau. Pour une fois, aucun caméraman n’est à l’affût à ce poste. L’honneur est sauf ! Sur le sol sableux de la rive opposée, ma Sky Race 2 sèche rapidement. L’épisode est vite oublié, car toute mon attention est captivée par la meilleure orientation à prendre dans le dédale de galets étalé devant moi. Il y a quelques rubalises, mais regarder où poser les pieds empêche de porter le regard au loin. Je suis vigilant en traversant encore par deux fois le lit de la rivière. Si tout va bien, je serai dans le mien entre minuit et une heure.
Au ravitaillement de Deux Bras, c’est le moment de faire les comptes. Bigre ! Pascal est à 24’, quelle régularité lui aussi ! Michel est à 6’ et paraît fatigué, tout comme Freddy sur lequel nous avons pris une bonne poignée de minutes.
Didier ayant juste échangé son sac, il nous devance de deux minutes lorsque Lionel et moi faussons compagnie aux courageux bénévoles. Avec mon coéquipier Lafuma, j’imagine déjà que si Pascal tient bon, nous réaliserons un super score pour le challenge par équipe. Et derrière nous, Karine HERRY, 1ère, s’accroche pour augmenter son avance. Cela nous booste pour la montée très raide de Dos d’Âne.
J’ai décidé dès 2007 que j’aime bien cette redoutable ascension, donc tout va pour le mieux. Régulièrement, des spectateurs font le trajet pour nous encourager dans ce passage délicat. Ils nous indiquent le petit écart avec Didier et Michel. Pas grand-chose ne nous sépare, mais nous ne pouvons pas aller plus vite. Certains endroits sont si raides, que des mains courantes sont fixées dans la roche. Pas étonnant qu’au lendemain de chaque GRR j’ai autant mal aux épaules qu’aux jambes !
Lionel est un excellent compagnon de galère. Toujours de bonne humeur et attentionné. Sa connaissance parfaite du terrain est une aide précieuse. Je peux gérer encore plus finement les allures quand il me précise le profil à venir. Nous savons tous les deux qu’à partir de Dos d’Âne, espérer un podium nécessitera de produire un dernier gros effort de 30 km qui nous séparera probablement. Mon objectif est de ne pas terminer plus loin que 4e, pour la 5e fois consécutive, en donnant le maximum. Jusqu’à présent tout se déroule parfaitement.
Nous rattrapons Michel, victime d’un coup de fatigue. Il regrette son échappée, mais nous lui disons qu’elle valait la peine d’être tentée, que de toute façon il aurait regretté de ne pas essayer. C’est dur et imprévisible l’ultra. A présent il s’accroche dans notre sillage, quel courage !
Enfin, j’aperçois enfin les bambous géants annonciateurs du sommet. Ils prolifèrent les bougres ! Certains ont près de 50 cm de circonférence. Avec de telles échasses, je pourrais peut être voir Pascal ?
Le ravito est décalé on ne sait où, et je n’ai déjà plus d’eau. J’entends dire qu’il est à 3 ou 4 km, ce qui ne m’enchante pas. Après une première descente facile, où je prends un peu d’avance, je découvre le chemin Ratineau. Il est à l’image du plat réunionnais « bol renversé ». On prend de la terre grasse, des arbres, des rochers de toutes tailles, des morceaux d’échelle, on mélange et on vide le tout du haut d’une falaise. C’est donc assez casse-gueule, surtout après 132 km. Il fait sombre dans ce foutoir, et j’imagine la difficulté pour ceux qui y passeront dans 20h…
J’atteins le ravitaillement situé sur le bord de la route. Il était temps ! Je m’hydrate longuement. Je repars, animé d’une nouvelle énergie, comme une vague qui se lève soudain pour terminer sa longue traversée.
Dans le chemin de la Kala, j’allume la frontale. Il ne me faut pas longtemps pour me prendre une première gamelle de toute beauté. Je n’ai rien vu venir, sauf le sol en fin de vol plané. Le genou droit est un peu touché, le coude et l’épaule droite aussi. J’ai quand même réussi à éviter de trop taper les jambes. J’en mets du temps à me relever ! Lionel et Michel arrivent à ma hauteur quand je cours à nouveau. Ça va, je l’ai échappée belle. C’était d’ailleurs un début d’échappée, à croire que nous ne pouvons nous éloigner les uns des autres !
Je reprends finalement mon allure, distançant progressivement mes amis. Je scrute attentivement le sentier, mais mon pied droit butte encore sur un caillou bien ancré dans le sol. C’est la deuxième chute, identique en tous points. Je peste, n’y comprenant rien. Cette fois, je ne suis pas rejoint. Pas de bobo, donc je cours de plus belle, un tantinet agacé.
J’évolue à présent sur des galets de lave. J’arrive indemne dans le petit lotissement de l’entrée de la Possession. Pas de frontale en vue derrière, je suis passé en mode Pack Man. J’avais reconnu cette portion avec Lionel, jusqu’à Grande Chaloupe, car la nuit, ce coin est assez paumatoire. Bonne surprise, un balisage luminescent me guide à travers bois. Soudain, je m’étale pour la troisième fois, encore à cause de mon pied droit, dont je ne maîtrise apparemment pas complètement le déroulé. Je dois avoir un décalage ou un blocage de cheville. Cette fois, je suis couvert de feuilles, collées à mes vêtements humides. Je m’en débarrasse comme je peux, tout en courant aussi vite, mais en prenant garde à bien lever le genou droit.
Quelle ambiance à la Possession ! Une foule m’encourage. Je me restaure très rapidement, apprenant que Didier est à 4 minutes. Sur le kilomètre de route avant le Sentier des Anglais, je file à 14km/h, acclamé tout le long par les spectateurs qui croient en moi pour gagner des places. La 5e que j’occupe actuellement est déjà super, mais j’ai d’autres objectifs.
Changement de décors, avec des dalles volcaniques alignées, des ravines à franchir, ce qui signifie encore du dénivelé. J’en marche une partie, et trottine dès que la pente s’atténue un poil. Gagner un ou deux km/h me laisse espérer rattraper un coureur.
Je vois Didier au loin, qui descend la dernière ravine, alors que je n’ai pas terminé de la monter. L’écart doit être identique. C’est qu’il a de la réserve ! Je cours sur les dalles désordonnées de la dernière descente, sans toutefois prendre de risque, et j’arrive à Grande Chaloupe en 1h06’ depuis Possession, exactement comme en 2010.
L’arrêt est très court, et me voilà de nouveau à longer le bord de mer, avant d’affronter la longue ascension vers le col de la Fenêtre. La première partie se marche, toujours sur des dalles volcaniques, mais plus régulières. Sur la gauche, les lumières lointaines de St Denis me narguent, tandis que la voûte sombre est percée par notre satellite. C’est la deuxième fois que j’assiste au lever de l’astre depuis le début de l’épreuve, et je cours encore. Quel plaisir de goûter la liberté de l’effort long !
Seul dans la nuit, je m’efforce de maintenir un petit trot en direction de St Bernard, où m’attendent reporters et spectateurs, pour m’escorter jusqu’à la sortie de la ville.
En foulant le macadam à leur côté, j’apprends que Freddy THÉVENIN marche, à 500 m devant moi, et que Didier compte toujours 5’ d’avance. Rien à faire, il ne décroche pas du tout, et je ne peux pas donner plus.
J’arrive à la hauteur de Freddy, et nous discutons quelques secondes de sa fin difficile. Je l’encourage et me replace contre la moto du suivi radio. Ils me laissent à l’entrée du sentier de la Fenêtre. J’y retrouve l’ambiance tropicale, plantes envahissantes, grenouilles, racines et cailloux ne laissant que peu de place à mes pieds fatigués. J’ai hâte de m’attaquer à la descente du Colorado. J’espère toujours apercevoir Didier à la sortie de chaque virage, mais je me doute qu’il compte bien ne pas me voir débouler sur lui.
Au col, je pointe avec 6’ de retard. Encore trois km avant Colorado. L’étroit chemin glisse, traversé de fines racines, véritables savonnettes. Je dérape plusieurs fois, me reprenant in extremis. Parfois, je m’accroche aux arbres pour éviter les chutes. Ça commence à sentir l’écurie.
Au Colorado, j’enfile le tee-shirt de l’organisation, sponsors obligent, et je salue la foule avant de m’engager dans l’ultime descente de la Diagonale des Fous.
Je me sens soudain très léger, porté par une bouffée d’euphorie ne laissant pas de place au doute. Je vais finir mon 5e Grand Raid dans les 4 premiers, pour la 5e fois de suite, c’est énorme ! Ha, si je pouvais rejoindre Didier, j’aurais plaisir à partager mes dernières foulées avec lui.
Toujours à 5’, je suis davantage limité par la traîtrise du terrain que par ma volonté d’accélérer. C’est trop dangereux cette année, trop glissant.
À mesure que j’approche du Stade de la Redoute, montent en moi des sentiments de joie immense. Par les milliers d’encouragements reçus, l’engagement des amis et de la famille pour me pousser à avancer, terminer en atteignant l’objectif, c’est transmettre toute ma reconnaissance en partageant une aventure exceptionnelle.
Encore une vingtaine de minutes dans ce chaos rocheux, le pire de toute la course. La clameur que j’ai entendue il y a un instant devait être l’accueil triomphal de Pascal, 2e cette année. Nous allons donc échanger nos places de 2010 ! C’est magnifique, et d’autant plus émouvant que nous avons couru nos gros blocs de préparation ensemble, en nous projetant sur cet évènement que nous adorons.
Les 4 spots du stade sont en vue, éblouissants, m’empêchant de distinguer la petite lumière de Didier qui doit zigzaguer non loin. Ça y est, j’entends les ovations qui lui sont destinées, en bas de la descente. Il ne lui reste plus que 500 m. J’arrive à mon tour sur la surface lisse de la route, entouré d’une foule compacte, tapant dans les mains tendues, c’est magique.
J’entre dans le stade tant attendu, et je me laisse envelopper par l’ambiance Grand Raid, m’arrêtant pour serrer des mains, saluant et remerciant de tout cœur ceux qui font de cette Diagonale une grande fête.
4e en 24h47’, je franchis la ligne une fois de plus, enrichi d’une expérience énorme, heureux de ce résultat bien sûr, mais surtout heureux d’avoir partagé ce raid palpitant avec Didier, Lionel et Michel.
À voir les yeux de mes proches, ce qu’ils ont vécu vaut la peine qu’on se donne rendez-vous en 2012 !
Antoine





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